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PPS : prévention santé ou machine à cash pour la fédération ?

Manu


 

Depuis plusieurs mois, un acronyme revient avec insistance dans les discussions entre coureurs, organisateurs et acteurs du running français : PPS, pour Parcours Prévention Santé. Officiellement, il s’agit d’un outil de sensibilisation destiné à protéger la santé des pratiquants. Officieusement, pour beaucoup, il est devenu le symbole d’une monétisation forcée de la course à pied populaire.

Derrière le discours institutionnel, une question s’impose : le PPS est-il encore un outil de prévention ou s’est-il transformé en rente de situation pour la Fédération Française d’Athlétisme ?

La fin du certificat médical, le début d’un passage obligé

Le PPS a été instauré dans le sillage de la disparition progressive du certificat médical pour les courses hors stade. L’objectif affiché était clair : simplifier les démarches administratives, responsabiliser le coureur et diffuser des messages de prévention accessibles à tous.

Le principe est simple : le participant visionne des contenus pédagogiques en ligne, valide son parcours et obtient une attestation lui permettant de s’inscrire à une course. Pendant une première phase, ce dispositif était gratuit. Mais cette gratuité n’était qu’un prélude.

À partir de 2026, le PPS devient un pass annuel payant, facturé 5 euros, obligatoire pour toute inscription sur une épreuve labellisée ou affiliée. Ce changement de modèle marque une rupture nette, à la fois économique et symbolique.

Une équation financière redoutablement efficace

Ce qui alimente aujourd’hui la polémique, ce ne sont pas seulement les 5 euros demandés, mais l’ampleur potentielle des sommes en jeu.

La course à pied est l’un des sports les plus pratiqués en France. Selon l’Observatoire du running publié par Union Sport & Cycle, plus de 12 millions de Français déclarent courir au moins occasionnellement, et plusieurs millions participent chaque année à des événements chronométrés, du 10 km local au marathon international.

Même en retenant une hypothèse basse — quelques millions de coureurs concernés chaque année — le calcul est rapide : plusieurs millions d’euros de recettes annuelles récurrentes, générées par un dispositif numérique relativement simple, déjà largement amorti dans sa version gratuite.

Une fédération sous pression budgétaire

Pour comprendre cette évolution, il faut aussi regarder la situation financière de la fédération. Comme beaucoup d’institutions sportives, la Fédération Française d’Athlétisme fait face à un contexte tendu : hausse des coûts de fonctionnement, inflation généralisée, et surtout érosion progressive des subventions publiques, phénomène bien documenté par les rapports de l’INJEP et de la Cour des comptes sur le financement du sport.

Dans ce cadre, le développement de ressources propres est devenu une priorité stratégique. Licences, labels, services numériques : chaque levier est activé pour sécuriser des revenus indépendants des aides de l’État ou des collectivités.

Le PPS s’inscrit clairement dans cette logique. Mais là où le débat se cristallise, c’est sur la nature même de cette ressource : elle ne repose ni sur une licence, ni sur une adhésion volontaire, mais sur une obligation réglementaire indirecte, imposée à des pratiquants parfois très éloignés du monde fédéral.

Une prévention contestée sur le fond

Au-delà de la question financière, de nombreuses voix s’élèvent sur l’efficacité réelle du dispositif. Le PPS ne repose sur aucun examen médical, aucun dépistage, aucun échange personnalisé avec un professionnel de santé. Il s’agit essentiellement de contenus vidéo et de messages génériques, identiques pour tous, quel que soit l’âge, le passé médical ou le niveau de pratique.

Pour certains médecins du sport, cette approche ne peut en aucun cas remplacer le rôle préventif — certes imparfait — du certificat médical, qui permettait au minimum un contact avec le système de soins. Pour de nombreux coureurs, le PPS ressemble davantage à une formalité administrative qu’à un véritable outil de santé publique.

Cette ambiguïté nourrit un sentiment largement partagé : celui de payer pour cocher une case, sans bénéfice tangible pour le pratiquant.

Une fracture avec la communauté running

La contestation ne vient pas uniquement des coureurs. Des organisateurs s’interrogent ouvertement sur leur dépendance croissante à l’écosystème fédéral. Certains évoquent la possibilité de sortir du giron fédéral pour préserver l’accessibilité de leurs épreuves et éviter d’imposer une contrainte supplémentaire aux participants.

Du côté des pratiquants, le ressentiment est d’autant plus fort que la course à pied s’est historiquement construite comme un sport libre, peu coûteux, accessible sans licence. Le succès populaire d’épreuves comme le Marathon de Paris repose précisément sur cette ouverture à un public très large, souvent non licencié.

Le PPS payant remet en cause cet équilibre et renforce l’idée d’un péage invisible à l’entrée des compétitions.

Combien de coureurs sont réellement concernés ?

La question du nombre est centrale. Toutes les études convergent vers un constat clair : la France compte des millions de coureurs occasionnels et plusieurs millions de participants à au moins une course par an. Même si seule une fraction de ces pratiquants est soumise au PPS chaque année, le potentiel économique reste considérable.

C’est précisément cette masse qui transforme un tarif apparemment modeste en levier financier majeur. Là où une licence engage un choix, le PPS engage une obligation.

Une question politique plus que sportive

Au fond, la polémique du PPS dépasse largement le cadre de la prévention santé. Elle pose une question politique : qui doit capter la valeur générée par un sport de masse ? Les fédérations, au nom de la structuration et de la régulation ? Les organisateurs, qui prennent le risque économique des événements ? Ou les pratiquants eux-mêmes, qui financent déjà leurs inscriptions, leur matériel et leurs déplacements ?

En transformant un outil de prévention en pass payant obligatoire, la fédération a fait un choix stratégique fort. Reste à savoir s’il sera accepté durablement par une communauté de coureurs historiquement attachée à la liberté de courir.

Un budget 2025 révélateur des priorités fédérales

Le budget prévisionnel 2025 de la Fédération Française d’Athlétisme s’élève à 26,87 millions d’euros, en nette baisse par rapport au budget approuvé 2024 et au réalisé 2024, qui dépassaient tous deux les 29 millions d’euros. Cette contraction globale traduit un contexte financier plus contraint, marqué notamment par la fin de l’effet Jeux Olympiques et une diminution de plusieurs lignes de recettes structurelles. Les subventions de l’Agence Nationale du Sport passent ainsi de plus de 4,2 millions d’euros en réalisé 2024 à 3,34 millions d’euros en 2025, tandis que les revenus issus de la billetterie et des ventes chutent fortement, de plus de 2,1 millions à 1,44 million d’euros. Dans ce paysage, les licences et cotisations deviennent plus que jamais le pilier financier de la fédération, représentant près de 47 % des recettes totales, soit 12,59 millions d’euros à elles seules.

Côté dépenses, la lecture du budget 2025 éclaire encore davantage les enjeux. Les postes directement liés aux athlètes montrent une tendance à la baisse. Les aides directes aux sportifs passent de près de 649 000 euros en réalisé 2024 à 416 500 euros en 2025, tandis que les crédits dédiés au développement des jeunes reculent également, de plus de 1,6 million à 1,24 million d’euros. À l’inverse, certaines charges structurelles restent élevées, notamment le fonctionnement des structures, les événements patrimoniaux ou encore les dépenses liées aux grands meetings. Autrement dit, dans un budget globalement resserré, l’effort financier consenti en direction des athlètes les plus fragiles et de la base de la pyramide apparaît proportionnellement limité.

C’est dans ce contexte précis que l’arrivée d’une nouvelle ressource récurrente comme le Pass Prévention Santé payant change radicalement l’équation. Une manne annuelle potentielle de plusieurs millions d’euros représenterait, à elle seule, un montant supérieur à l’ensemble des aides directes aux sportifs prévues en 2025. Elle pourrait également compenser très largement la baisse des subventions publiques ou renforcer des postes aujourd’hui sous-dotés, comme l’accompagnement social des athlètes de haut niveau ou l’investissement dans la formation et la détection des jeunes. Dès lors, la question centrale n’est plus seulement celle du principe du PPS, mais bien celle de l’affectation concrète de ces nouvelles recettes : serviront-elles à colmater des équilibres budgétaires fragiles, ou deviendront-elles un levier réel au service du développement du sport et de ceux qui le font vivre au quotidien ?

Une manne financière qui pourrait changer le destin de certains athlètes

Là où le débat sur le PPS devient particulièrement sensible, c’est lorsqu’il croise la réalité sociale du haut niveau. Derrière les podiums et les médailles, une grande partie des athlètes français évoluent dans une précarité structurelle, souvent contraints de cumuler entraînements intensifs, études, emplois à temps partiel ou contrats courts. En athlétisme, discipline historiquement moins dotée que d’autres sports, les aides fédérales et institutionnelles ne suffisent pas toujours à sécuriser des parcours sportifs pourtant prometteurs.

Dans ce contexte, les recettes générées par le PPS pourraient, si elles sont bien fléchées, constituer un levier majeur de transformation. Quelques millions d’euros réinvestis intelligemment permettraient de renforcer l’accompagnement des athlètes en difficulté, de financer des structures d’entraînement plus accessibles, ou encore de soutenir des projets de reconversion, trop souvent abordés tardivement, parfois dans l’urgence.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul haut niveau. Une part de ces ressources pourrait irriguer la base, notamment via des investissements dans la formation des entraîneurs, le soutien aux clubs formateurs et le développement de programmes dédiés aux jeunes. Dans un sport où la détection et la fidélisation restent fragiles, des moyens supplémentaires bien utilisés peuvent faire la différence entre un talent perdu et une carrière construite.

C’est là que se joue la véritable légitimité du PPS. S’il devient uniquement un outil de captation financière, la défiance persistera. Mais si cette manne nouvelle est utilisée de manière transparente, mesurable et orientée vers l’intérêt général — soutien aux athlètes précaires, investissement dans la jeunesse, renforcement du tissu associatif — alors le dispositif pourrait, à terme, profiter largement au sport français dans son ensemble. La question n’est donc plus seulement celle du coût pour le coureur, mais celle de l’usage réel de l’argent collecté.

Une opportunité à transformer en progrès durable

Au-delà de la polémique, le Parcours Prévention Santé peut aussi être lu comme le signe d’une fédération qui cherche à reprendre la main sur son modèle économique. Dans un contexte de baisse progressive des subventions nationales et de contraintes budgétaires accrues, identifier une source de revenus récurrente, légitime et indépendante constitue un enjeu stratégique majeur. Le PPS répond, au moins en partie, à cette nécessité. Il s’appuie sur une pratique de masse, contribue à la prévention et permet de réduire la dépendance aux financements publics, dont la volatilité fragilise depuis plusieurs années l’ensemble du mouvement sportif.

À condition d’être utilisée avec discernement, cette nouvelle manne financière peut devenir un outil vertueux. Réinvestie dans l’accompagnement des athlètes en situation précaire, dans le développement des jeunes, dans la formation des encadrants ou dans le soutien aux clubs, elle a le potentiel de renforcer durablement l’athlétisme français, du haut niveau jusqu’à la base. Elle peut également contribuer à structurer un running plus responsable, mieux encadré, sans renier ce qui fait son succès populaire : l’accessibilité.

La clé réside désormais dans la lisibilité et la transparence. Plus que le principe du PPS, c’est l’usage concret des fonds collectés qui conditionnera son acceptation par les coureurs et les organisateurs. Si la fédération parvient à démontrer que ces ressources nouvelles servent réellement l’intérêt général du sport, alors le PPS pourrait, avec le temps, passer du statut de contrainte contestée à celui de levier de progrès partagé.

Sources principales

  • Union Sport & Cycle, Observatoire du running 2024
  • INJEP, Le financement du sport en France
  • Cour des comptes, rapports sur les fédérations sportives
  • Fédération Française d’Athlétisme – documents institutionnels et communications officielles
  • Articles de presse généraliste et sportive (L’Équipe, AFP)

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