La danse des coureurs



 

occ-utmb-2014-chamonix« Surtout ne pas lâcher, surtout ne pas lâcher ! » Je me répète ceci comme une litanie. La pente est de plus en plus raide. Je suis dans les pas du concurrent qui me précède. Nous ne formons plus qu’un. Je ne réfléchis plus à ma trajectoire, à mes appuis. Je lui fais entièrement confiance. J’ai lâché prise. Je ne pense plus qu’à mettre mon pied dans sa trace. Nous faisons exactement les mêmes mouvements. Moi deux ou trois secondes après lui. Son pied droit touche le rocher à un endroit précis. Le mien suivra automatiquement.

« Surtout ne pas lâcher ! ». Le souffle se fait de plus en plus court. Le point de rupture n’est pas loin. Malgré le froid, la sueur dégouline sur mon visage. Je jette un coup d’œil au-dessus de son épaule. Seul mouvement différent que je me permets. Je tente d’apercevoir le sommet. Mais en montagne, cela ne se passe jamais comme on le voudrait. Un petit replat au loin peut être promesse de sommet. Mais il n’en est rien. Le dénivelé se fait encore plus impressionnant, comme une trace qui se perd dans l’infini… Seul mon esprit vagabonde. Je pense à plein de choses à la fois. Des gens, des endroits, des rencontres, des paroles… Juste quelques secondes à moi. L’effort est trop intense et me rappelle à lui. Ne plus pouvoir penser.

« Surtout ne pas lâcher ! » Et puis il y a ce petit instant. Ces quelques fractions de seconde tant redoutées. Un pied moins bien ancré qui s’enfonce un peu plus ou qui glisse un peu trop. Et le tempo est cassé. La danse des deux corps s’est arrêtée. Le contact est perdu. Le coureur de tête a pris un mètre d’avance. La force manque pour se recaler dans sa foulée. C’en est fini. Inexorablement l’écart va se creuser.

Et ce sommet qui n’arrive jamais. Vous avez tout donné. Vous êtes allé jusque dans la zone rouge. Vous ne reverrez plus ce compagnon de route, de course. Vous avez dansé quelques minutes, quelques heures avec lui sur un sentier escarpé d’une montagne adorée. Il est loin devant maintenant. Vous êtes seul avec vous-même. Jusqu’au prochain coureur… Qui vous rattrapera ou que vous rattraperez. C’est ainsi.

« Surtout ne rien lâcher ! »

Un commentaire sur “La danse des coureurs”


Posté par Gwen Le 12 mars 2014 à 8:43

C’est toujours un plaisir de lire tes articles.

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