LE COUREUR A PIED : UN ETRE DOUÉ DE… SENSIBILITÉS !

 

Courir pieds nus, ou en chaussures minimalistes, tous les auteurs ayant écrit sur ce sujet sont unanimes : c’est découvrir l’aspect « sensitif » ou, de façon plus précise encore, « sensoriel » de la course à pied.

C’est cette autre façon de se livrer à notre activité physique et sportive favorite que je propose d’approfondir et d’expliquer, car beaucoup d’amalgames, générateur d’incompréhension et donc de rejet a priori, sont présents dans ce domaine. Un mode de course qui donne une autre dimension, ni meilleure, ni révolutionnaire, mais simplement différente? à un geste sportif qu’il est dommage d’assimiler de façon réductrice à une simple succession de mouvement automatiques, effectués au métronome, juste réduits à des enregistrements par des instruments électroniques et reportés sur un écran.

Je n’ai rien contre cette forme d’analyse de la course à pied, indispensable au coaching et donc aux progrès. Je dis simplement qu’il est dommage de résumer une activité aussi merveilleuse que notre déplacement physiologique accéléré, à des bruits et des courbes, malgré toute leur valeur, sans même sentir ce que notre corps réalise de façon aussi brillante en courant…

Surtout que ce corps est naturellement doté d’éléments formidables et performants pour en percevoir les sensations, nous les restituer et nous permettre de les utiliser pour sentir et pour (mieux) faire.

Cette sensibilité, c’est archi-connu, se décline à deux niveaux :

–  La sensibilité profonde, celle qui se situe à l’intérieur de notre corps, dont les organes récepteurs se situent pour l’essentiel dans nos muscles, dans leurs tendons et dans les ligaments de nos articulations. Son rôle est de renseigner le système nerveux sur les postures et les mouvements, afin de lui permettre leur ajustement permanent et en temps réel (la fameuse proprioception).

–  La sensibilité superficielle, due à la présence de corpuscules sensoriels dans notre peau et dans le tissu de soutien qui la sépare justement des éléments squelettiques plus profonds. Eux vont renseigner le même système nerveux sur les pressions externes, les facteurs thermiques, tous ces éléments qui permettent également des réactions adaptées à tout moment. C’est elle qui est qualifiée souvent de « sensibilité douloureuse », à tort puis que… elle ne l’est pas forcément et surtout que l’on peut y remédier !

Dans le cadre du minimalisme et plus particulièrement de la course pieds nus, la sensibilité profonde sera abordée une autre fois. Je propose de nous pencher plutôt sur cette seconde forme donc, la sensibilité superficielle,  celle qui va nous permettre d’expliquer en quoi le fait de percevoir ces stimulations sensorielles peut modifier notre perception de la course à pied. Et nous permettre aussi d’analyser les motifs d’appréhension et de réticences très souvent rencontrés.

On remarque d’emblée qu’au niveau de notre ordinateur cérébral, les mains et les pieds ont tous, avec une prédominance toute relative des premières, une très importante représentation corticale, qui fait de nos quatre extrémités des organes sensoriels extrêmement importants. On peut donc, a priori, percevoir des sensations avec presque autant d’acuité et de précision avec nos pieds qu’avec nos mains !

Dès que l’on parle sensibilité, on pense « douleur ». Pourquoi au niveau de nos pieds, alors que l’on n’a pas cette appréhension au niveau des mains ? Parce que depuis le début de notre vie, les mains sont habituées à percevoir le chaud, le très froid, le rugueux, le piquant,… mais surtout parce que la plupart du temps nous voyons le travail qu’elles réalisent, et cela nous rassure et nous permet d’agir malgré la notion de « risque ».

Nos pieds, eux, sont très tôt mis à l’écart de ces sensations, par le port des chaussures. En plus de cette absence d’expérience sensorielle, nous ne voyons évidemment jamais ce qui se passe avec précision juste en dessous, lors de leur contact, même si nous visualisons l’ensemble du terrain. Et ceci génère logiquement appréhension, donc tension et crispation musculaire, ce qui augmente encore plus la rigueur du contact !! Donc, c’est très important, plus on agit, plus on redoute, plus on se raidit et plus on aggrave la pression ! Normal que cela fasse mal, non ?…

Mes enfants voulaient souvent jouer à trottiner avec moi, spontanément dès que leur très jeune âge le leur avait permis, et ils couraient pieds nus sur les petites routes, non pas surtout par obligation, mais par simple émulation, toute naturelle. Jamais de bobo particulier, parce qu’ils y allaient bien sur en confiance totale, couraient en s’amusant, décontractés… A 25 ans, ma fille notamment a gardé cette façon de courir et a eu d’excellents résultats en athlétisme…

En résumé : se mettre soi-même en confiance, en s’efforçant de se décontracter afin de courir « légèrement », non crispé, se convaincre que la douleur n’est pas un passage obligé. Nous pourrons revenir plus en détail sur ces critères techniques. Je conseille assez régulièrement maintenant, sur le terrain, des coureurs désirant spontanément « essayer » et je le fais d’autant plus volontiers que leur démarche est tout à fait spontanée. Il ne s’agit pas, encore une fois de « faire des adeptes », je n’ai aucune vocation de gourou, mais juste d’éviter à ces sportifs, puisque c’est l’objet de leur démarche, de connaître des expériences minimalistes désagréables conduisant inéluctablement à la douleur inutile, voire à la blessure et à l’abandon. Et passer chez eux du « je n’y arriverai jamais, ça doit être trop dur » au « finalement, c’est possible et pas désagréable »…

COMMENT MAÎTRISER SA SENSIBILITÉ SUPERFICIELLE ?

On l’a dit, le pied, chez l’adulte, n’est pas habitué à être au contact du terrain extérieur, et encore moins à s’y mouvoir dans le cadre d’un effort de vitesse, donc d’appui renforcé.

La première chose est donc déjà d’habituer nos corpuscules nerveux à ressentir ce contact : en marchant déjà, tout simplement… En ne se crispant pas si un élément déclenche une douleur, mais simplement en levant immédiatement le pied : c’est un premier pas vers la « foulée légère », l’appui bref qui n’a pas le temps d’être vraiment douloureux

Et là commence un assez long travail qui, par la répétitivité et l’augmentation du temps quotidien de contact pieds nus, va tout simplement entraîner un épaississement des capitons plantaires qui vont isoler la profondeur du pied et permettre des appuis plus forts lors de la course sans déclencher de douleur profonde. En fait, courir va bien sur accélérer ce processus : à chacun de doser sa progression.

Parallèlement, la peau va devenir moins sensible par adaptation du système nerveux qui va saturer en recevant de multiples stimuli sensoriels et ainsi « dédramatiser », banaliser et atténuer cet état de fait. Du coup, le stress sera bien moins ressenti et les réactions de tensions devenir également de moins en moins importantes… C’est ainsi que la sensibilité douloureuse régresse considérablement.

Et au fil… des semaines, la confiance va venir parallèlement à cette tolérance progressive. Et, connaissant les motivations du coureur, on ressent forcément à un moment donné de prise de confiance, la démangeaison de l’accélération : c’est parti !!!

Une alternative intéressante pour les sujets vraiment craintifs ou irrépressiblement sensibles (en fait peu sécurisés) : la « chaussure » minimaliste, comme par exemple la sandale huarache. Une très fine semelle de l’ordre de 3 mm, sans talon bien sur : du « comme pieds nus » au niveau de la qualité des appuis, mais sans le contact direct, rendant les cailloux plus « barefoot friendly » ! Un laçage facile à mettre en place, comme le font depuis des siècles les indiens Tarahumaras.

Ainsi, on ressent parfaitement les appuis, les capitons « travaillent », mais on élimine dans cette phase de début la sensibilité douloureuse parasite que l’on craint ou que l’on refuse d’emblée. Le temps et l’astreinte du coureur feront tout le reste. Le choix aussi : on ne courra bien sur peut-être pas pieds nus (rien n’y oblige, seulement on ne connaîtra pas non plus tout ce qui va suivre…), mais on entre déjà dans la catégorie des coureurs « minimalistes », et notre squelette s’apprête déjà à nous dire merci !

QUEL INTÉRÊT A COURIR PIEDS NUS ?   QU’EST-CE QUE CELA PEUT APPORTER AU QUOTIDIEN  ?

L. van Beethoven, dès l’âge de trente ans, est atteint d’une surdité irréversible. Non seulement ce handicap désastreux ne l’empêche pas de continuer à composer, mais il va, malgré le fait de ne plus percevoir aucun son, continuer à bâtir une œuvre aussi monumentale par son volume que par sa qualité…

Si l’on peut continuer à travailler la musique malgré le fait de ne rien en percevoir, on peut bien sur parfaitement courir sur le sol sans en ressentir le moindre relief : cela, des millions d’entre nous le font au quotidien, avec des chaussures de running à amorti, et, eux aussi, avec des performances pouvant atteindre des sommets ! C’est un fait. Mais certains autres, pour différentes raisons toutes aussi valables les unes que les autres, peuvent avoir envie d’en savoir plus sur le terrain où ils courent… leur partition musicale, en quelque sorte ! Ils sont une petite minorité, c’est certain, à l’inverse des musiciens qui, dans leur grande majorité, n’imagineraient même pas jouer ou composer sans rien entendre !!

Mais peu importe : ces coureurs « curieux » (dans tous les sens du terme !) existent et ils ont une certaine motivation pour cela. Essayons de « décortiquer » ces raisons et d’en comprendre la démarche…

Mon modeste point de vue : parce que je cours toujours pieds nus (seule la neige ou un temps extrêmement pluvieux me poussent à chausser mes VFF, juste pour éviter les ampoules !), et depuis pas mal d’années, je pense pouvoir aujourd’hui exposer et développer ce que l’on ressent dans cette activité. Et cela se résume en quelques phrases !

Sentir le sol, c’est donner à la course une toute autre dimension. J’ai cessé de fonctionner « au métronome », les yeux rivés sur la ligne bleue des Vosges, sur la montre ou sur les temps inscrits auparavant sur mon avant-bras (c’était au siècle dernier !). Je fixe mon attention sur les quelques dizaines de mètres  que je vais aborder afin de voir où je mets mes pieds… C’est devenu instinctif, je « joue » en permanence à adapter ma foulée et, sans rentrer dans des détails sans objet ici, je « vis mon parcours » parce que je m’attache à en analyser tous les paramètres… Une contrainte ? Non, une autre façon d’utiliser ses yeux et son attention, tout simplement….

Non seulement je scrute mon terrain d’activité, mais je le ressens, et c’est là je pense la motivation n° 1 qui m’a conduit à courir définitivement pieds nus. Et qui fait que, même si ce sont de vrais minimalistes, mes chaussures me gênent, comme des lunettes de soleil dans un tunnel sombre !

Un mélomane va écouter une œuvre en aimant discerner les différents instruments, un gastronome va mettre un point d’honneur à énumérer les ingrédients du plat qu’il a choisi, un œnologue va reconnaître le cru et son millésime : tout cela n’a rien d’extraordinaire ! C’est le fruit d’une passion et d’un apprentissage souvent assez long… Moi, c’est la course à pied, et je ne cours ni avec mes oreilles, ma langue ou mon nez, mais avec mes pieds. Ce sont mes organes sensoriels privilégiés, et mon privilège, c’est de les utiliser justement dans les meilleures conditions sensorielles : sans rien entre le sol et leur peau !…

C’est donc cela, l’intérêt de courir pieds nus ? Oui, c’est tout simple et tellement facile à expliquer !

Maintenant, un débat éternel peut être ouvert, et c’est là que, comme je l’avais évoqué il y a quelques temps, il faut comprendre les motivations de chacun et faire preuve de la plus grande ouverture d’esprit et de tolérance. Je conçois très bien qu’un très grand nombre de coureurs trouvent leur raison de courir dans l’accomplissement d’un temps, dans la progression de leurs performances  avant toute autre chose, dans le fait de se mesurer « d’égal à égal » avec les autres compétiteurs ! C’est leur choix, leur raison de courir, et il n’est pas pour moi question de discuter et encore moins de critiquer leur mode de fonctionnement sportif.

Je comprends parfaitement leur refus radical à même imaginer un seul instant courir sans chaussures. Je cherche simplement à expliquer le mode de fonctionnement qui est le mien et celui d’un certain nombre de coureurs… « ultra-minimalistes ». Je le fais personnellement assez souvent, surtout après l’arrivée de courses ou à l’occasion d’entraînements en ville, où les questions sont souvent nombreuses à ce propos. Et les échanges sont toujours très sympathiques et, il faut le reconnaître, bien plus éclairés aujourd’hui par tout ce qui a été déjà lu, écrit ou vu sur internet : le sujet essentiel, c’est souvent de « voir » ces coureurs atypiques et de dialoguer de façon explicite et raisonnable.

Ce que cela peut donc apporter au quotidien :

–          une simple satisfaction, à l’écoute de plein de sensations,

–          une décontraction, un sentiment d’apaisement nerveux très difficiles à décrire (la relaxation voit dans la course pieds nus à la fois une application – nous y reviendrons surement- et un moyen d’approfondissement…),

–          se sentir en phase avec le terrain et le parcours (je laisse volontairement de côté les notions « énergétiques » ou « philosophiques » que je méconnais personnellement, même si je les respecte tout à fait),

–          mémoriser sur le plan sensoriel un certain nombre parcours de training et « jouer » à progresser, à faire mieux en fonction du ressenti, à utiliser cette expérience sur des terrains nouveaux, à gagner en intuitivité (c’est ma passion bien précise !)

Alors, courir avec des chaussures ? Non, merci !… Si vous m’avez lu jusqu’au bout, j’espère que vous comprendrez mieux les motivations de ceux qui vivent notre sport commun, mais pieds nus sur le bitume ! Ni des masos, ni des héros, ni des gourous : juste des êtres… plein de sensibilités !!

Maintenant, parlons-en, si vous le souhaitez….